Sans titre, jui. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Lorsqu’on emploie trop de temps à voya­ger, on devient enfin étran­ger en son pro­pre pays.
Des­car­tes

Je n’aurais jamais pu pensé me sen­tir dépaysé. J’ai cette impres­sion d’être étran­ger peu importe où je vais, peu importe le pays. Les mœurs, les notions, les valeurs sont par­tout dif­fé­ren­tes, comme si je venais d’un quel­con­que pays oublié, qui aurait som­bré il y a trop long­temps pour que je ne m’en sou­vienne. Je n’ai avec les gens d’ici de com­mun que la lan­gue, bien que tou­jours un accent tra­hisse des ori­gi­nes que l’on m’attri­bue mala­droi­te­ment.

Il s’en suit dès lors toute une série de faux-pro­blè­mes admi­nis­tra­tifs qui sont au pire kaf­kaïens mais tout au plus de légè­res gênes aux­quel­les je me dois de m’habi­tuer. Je me sens déjà me méta­mor­pho­ser à mon nou­vel envi­ron­ne­ment, séman­ti­que­ment et ges­tuel­le­ment : ce qui me sem­blait absurde naguère prend tout un autre sens, devient nor­mal. Pour­tant tout au fond de moi, je sais qu’il me res­tera des raci­nes his­to­ri­ques, une manière de voir, des phra­ses se répé­tant inlas­sa­ble­ment, pro­ve­nant de mes aïeux, de mon enfance, duquel j’acquiers mon déta­che­ment habi­tuel. Je garde la prise de cons­cience que l’absolu est inhu­main, que rien n’est grave, que nous ne som­mes que des peti­tes bêtes grouillants sur une mince cou­che de terre, dans un vaste uni­vers qui vivra encore des lus­tres bien après ma mort.

La seule chose que je puisse faire, très anthro­po­cen­tri­que­ment, c’est de ten­ter d’ana­ly­ser mon espèce, cher­cher ses fai­bles­ses, ses points forts et rêver à com­ment nous pour­rions amé­lio­rer tout ça pour nous. Pour se faire, je me suis cons­truit un petit royaume où les pier­res de mon châ­teau sont faits de pages, où dans les champs je cul­tive le savoir et où j’aime fuir mes sem­bla­bles.

Mais il y a une ques­tion qui reste en sus­pend : d’où me vient cette volonté de vou­loir les aider si je les fuis autant ? Peut-être pour les ren­dre sup­por­ta­bles.