Ninou

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2009 juil. 1

Le petit prince charmant

Herbe, mai. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Les êtres humains sont des créa­tu­res très étran­ges. Elles en devien­nent même fas­ci­nan­tes, comme une four­mi­lière. On les regarde se bala­der dans leur ruche, un petit balet pro­grammé qui se répète pré­vi­si­ble­ment, jour après jour.

Ils s’en vont et vien­nent, glis­sent de leurs lits à leurs chaus­sons, de leurs chaus­sons à leur paillas­sons et puis ils glis­sent sous terre pour rejoin­dre leurs tours d’ivoire et de verre. Et ils se fer­ment, s’iso­lent, se cachent les yeux, se bou­chent les oreilles, fuient les autres en se pres­sant con­tre eux.

Mais de tous ces gens, ceux que j’aime le mieux obser­ver, c’est le prince char­mant et sa prin­cesse.

Elle, elle ne fait rien, on la réveille, on l’habille, on la nour­rit. Elle n’a jamais appris à faire parce qu’on lui a tou­jours deman­der d’être, ce qu’elle fait très bien. Être belle, jolie, dési­ra­ble, elle doit faire tour­ner la tête des hom­mes en ne fai­sant rien.

Et puis il y a Il. Lui, c’est l’inverse : il n’est pas, il fait. Des­cen­dre de son che­val blanc, secou­rir, con­for­ter la prin­cesse fra­gile, lui appor­ter tout ce dont elle a besoin. Il lui apporte l’argent, la traite avec res­pect, la rend heu­reuse.

Et d’âges en âges, elle est deve­nue de plus en plus exi­geante, lui de plus en plus dis­tant. Ils se tour­nent le dos, lui donne le mini­mum, elle prend le maxi­mum, ne s’appri­voi­sent pas. Ils sont deve­nus des étran­gers.

2009 juin 3

Qu'est-ce qu'une photographie ?

Petons, mai. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Ma géné­ra­tion a connu toute une série de petits bou­le­ver­se­ments parais­sant ano­dins mais ayant changé notre rap­port au réel.

Quand j’étais petit, les appa­reils pho­tos exis­taient déjà, tout autant que les cas­set­tes audio et vidéo. Nous pou­vions déjà cap­tu­rer l’ins­tant et le repro­duire à volonté. Les émo­tions étaient déjà maî­tri­sées, cap­tu­rées, on pou­vait se les rap­pe­ler à volonté, à l’ins­tar de Proust mais avec une faci­lité iné­ga­lée.

Les des­sins et écrits exis­taient déjà mais n’étaient que des inter­pré­ta­tions et loin d’être ins­tan­ta­nés. Les odeurs exis­taient aussi[1], mais il est dif­fi­cile de le par­ta­ger.

Des trois médias cités plus haut, la pho­to­gra­phie avait l’avan­tage d’être direc­te­ment con­sul­ta­ble et per­ma­nent. Alors que les cas­set­tes sont dépen­dan­tes de lec­teurs et d’écran et/ou encein­tes, la pho­to­gra­phie se tient sur une feuille de papier que l’on peut gar­der avec soi. Alors que l’audio et la vidéo sont tem­po­rels, la pho­to­gra­phie peut s’accro­cher au mur et se lais­ser con­tem­pler en per­ma­nence. De plus, nous avons le temps de pou­voir en scru­ter cha­que détail, l’explo­rer à notre con­ve­nance là où les deux autres ne se pren­nent que dans leur ensem­ble.

Bien évi­dem­ment, ceci est loin d’être nou­veau, des pre­miè­res épreu­ves de Niépce, du pho­no­gra­phe d’Edi­son et du cinéma Lumière, je n’ai parlé que des pen­dants de ma jeu­nesse, rem­pla­cés depuis lors par le CD, DVD, et puis …

Et puis main­te­nant on regarde des JPEG en écou­tant des MP3 et puis après on s’regarde un petit DivX. Des fichiers, ils sont repro­duc­ti­bles à l’infini, lisi­bles sur tout un tas de lec­teurs, de plus en plus petits[2]. Tout ceci s’est tota­le­ment déma­té­ria­lisé, pas­sant d’un pro­cédé argen­ti­que ou magné­ti­que à une série d’impul­sions élec­tri­ques.

Puis nous avons appris à par­ta­ger ces impul­sions, ne res­tant plus chez nous mais voya­geant autour de la terre. De nos jours, les télé­pho­nes moder­nes peu­vent pren­dre des pho­tos et les envoyer direc­te­ment sur inter­net. Même moi, tou­jours avec mes ancê­tres, je numé­rise mes films pour vous les mon­trer.

Face à cette faci­lité et cette quasi-gra­tuité, tout le monde est devenu à même de cap­tu­rer le réel, le repro­duire, et le mon­trer à la face du monde, où se situe encore le tra­vail de la pho­to­gra­phie ? Il est vrai que le tra­vail du pho­to­gra­phe pro­fes­sion­nel se réduit à grande vitesse : cha­que déclen­che­ment valant de moins en moins, par­tant nour­rir les ban­ques d’ima­ges ; les gens se con­tent de plus en plus des pho­tos snap­shots pour gar­der le sou­ve­nir.

Cette déma­té­ria­li­sa­tion du sup­port déma­té­ria­lise aussi la pho­to­gra­phie. Les pho­tos ne sont plus con­ser­vées qu’au fond d’un compte Face­book com­pre­nant déjà quel­ques cen­tai­nes voire mil­liers d’autres cli­chés, per­dant l’impor­tance de l’ins­tant passé.

Pour ma part, je ne com­prend pas cette néces­sité de cap­tu­rer un sou­ve­nir ins­tan­tané, comme si on avait peur de l’oublier, alors que nous l’oublie­rons de toute façon. Au mieux, je tente de con­ser­ver une trace des gens, une preuve de leur exis­tence mais l’acte de recréer m’échappe.

Bien sûr, la pho­to­gra­phie ne per­met que de mon­trer ce qu’on voit, je serai tou­jours limité aux maté­riaux m’entou­rant. Mais n’est-ce pas pareil pour le reste ? L’écri­vain est limité aux mots, le sculp­teur à la terre, le pein­tre aux pig­ments, … En prime, le pro­ces­sus créa­tif se base sur nos pro­pres expé­rien­ces. Nous som­mes de toute façon limité à ce que nous voyons et nous devons jouer avec, les com­bi­ner, les arran­ger pour créer quel­que chose qui n’était pas pré­sent.

À l’inverse, la pho­to­gra­phie est plus à même de la créa­tion par séren­di­pité que les autres arts, comme le mon­tre cer­tai­nes fran­ges du mou­ve­ment lomo­gra­phi­que qui recom­man­dent de ne pas regar­der ce qu’on pho­to­gra­phie, dans la mesure où le déclen­che­ment est ins­tan­tané et donc moins maî­tri­sa­ble en appa­rence et où l’imma­té­ria­li­sa­tion actuelle nous pousse à déclen­cher de manière achar­née. C’est pour cette rai­son d’ailleurs que je pré­fère uti­li­ser mes ancê­tres et les films pho­to­gra­phi­ques, pour me for­cer à incu­ber jusqu’à l’illu­mi­na­tion dans le dépoli qu’il ne me reste plus qu’à fixer dans l’argent.

Notes

[1] Je dois avouer que cer­tai­nes odeurs me font tou­jours me retour­ner, en sou­ve­nir de ce à quoi elles se rat­ta­chent

[2] Vous en avez pro­ba­ble­ment un dans votre poche, et de toute façon vous êtes en train d’en regar­der un.

2009 mai 5

Quand j'avais 20 ans ...

Guille­mins, avril. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Je n’ai plus 20 ans. Main­te­nant je vais pou­voir pren­dre un air nos­tal­gi­que et me dire Ah, quand j’avais 20 ans …

Ah, quand j’avais 20 ans …

  • Je voya­geais en train, pas loin de 15 000 km ;
  • J’ai dis merde à mon père ;
  • Tout comme j’ai dis merde aux étu­des ;
  • Et dit merde aux nor­mes socia­les ;
  • Je vivais pour pho­to­gra­phier, et j’avais l’espoir secret de pho­to­gra­phier pour vivre ;
  • J’ai démé­nagé à Paris.

Est-ce que tout ça va s’arrê­ter ? Je ne pense pas qu’un seul chif­fre puisse suf­fire à me faire dévier de ce che­min. J’espère et je pense qu’il s’agit ici d’un com­men­ce­ment. On quitte le che­min de jadis et on file vers un nou­veau, parce qu’on le trouve plus joli, qu’on s’y sent mieux. Pour une fois, je suis con­tent de ce qui m’est arrivé. J’avais pour habi­tude de me voir me per­dre, ne rien faire et res­ter figé dans la sta­bi­lité, comme arrêté au bord de la route en atten­dant un mira­cle. Mais les mira­cles n’arri­vent pas seul et seul nous n’arri­vons pas au mira­cle non plus. Je me suis bougé, j’ai affirmé ce que je vou­lais pour arri­ver là et j’ai eu de l’aide pour y arri­ver. Je crois qu’il y a des gens qui me sou­tien­nent, qui ont une volonté à ce que ma vie se passe bien, au mieux pour moi.

Je dois avouer que je n’ai pas et que je n’aurai jamais une vie facile. Je ne me sens tou­jours pas fait pour le tra­vail, je ne me vois pas der­rière un bureau, je ne veux pas vivre pour tra­vailler. Le rem­bour­se­ment de ma dette vis-à-vis de la société devrait me per­met­tre de vivre mieux, pas de souf­frir plus. Pour­tant il est mal vu de ne pas faire de son métier le cen­tre de sa vie. Après tout, à quoi pense-t-on lors­que l’on nous demande ce que nous fai­sons dans la vie ? Per­sonne ne songe à répon­dre qu’il dort, mange, se pro­mène, regarde la télé­vi­sion, lit, …

Alors que va-t-il se pas­ser dans le futur ? Je ne sais pas. Je n’ai pas envie d’y pen­ser.

Je veux une vie faite d’amu­se­ments, de joies, de gens, de ver­res siro­tés à la ter­rasse d’un café par une belle après-midi, de pas­sions, du clic de l’appa­reil photo, d’émer­veille­ments, de décou­ver­tes, de crois­sants au petit matin, de sou­ri­res, de parcs où se cou­cher, de musi­ques qui font rêver et se dire qu’en fin de compte, notre vie n’est pas si désa­gréa­ble que ça et qu’on fini­rait pres­que par l’aimer.

Mais ici, ce doit pro­ba­ble­ment être une uto­pie. Il doit suf­fire d’un rien pour­tant pour la réa­li­ser.

2009 avr. 20

Et si ?

Sète, déc. 2008 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Il y a tou­jours une part de moi qui se dit Et si ? Et si mes choix avaient été dif­fé­rents ? Et si les che­mins emprun­tés lais­saient leurs pla­ces à d’autres ? Ne me suis-je pas trompé ? Suis-je sur la bonne voie ou me four­voie-je ? On prend des déci­sions, on en aban­donne d’autres, on modèle notre ave­nir. Était-ce la bonne chose à faire ? Et si ? Et si ? Et on doute, aurait-on jeté les bon­nes cho­ses ? … gardé les mau­vai­ses ?

Je suis à l’aube d’une nou­velle page de ma vie. Dans quinze jours, j’aurai vingt-et-un an, date coïn­ci­dant pres­que à un renou­veau, à l’abou­tis­se­ment d’un pro­jet qui a mis pas loin de six mois à ger­mer, lui-même étant la con­clu­sion d’une autre épo­pée. Pour­tant je n’ai pas l’impres­sion d’être la même per­sonne qu’à cette épo­que. J’y ai perdu mon inno­cence pour me con­fron­ter aux désillu­sions de la réa­lité.

Le monde y a perdu de son gris, a com­mencé à arboré des cou­leurs chan­gean­tes, du jaune du soleil au bleu du ciel en pas­sant par le rouge des humains. Et des humains, ils ont peu­plés ma route ces six der­niers mois, lais­sant cha­cun une pierre sur le che­min de ma vie, en bien, en mal, me fai­sant avan­cer, recu­ler, vaciller et par­fois per­dre un peu le Nord.

Il me reste qua­tre jours pour dire au revoir à mes ancien­nes habi­tu­des, à mon ancien mode de vie, espé­rer que tout se passe pour le mieux, que mes 21 ans se mon­trent sur un jour posi­tif, me déles­ter de cer­tains poids qui me retien­nent à la terre pour m’envo­ler à ren­dre réel mes rêves. Après tout, nous ne cons­trui­sons pas notre monde pour une autre vie.

Sur ce, je vous laisse, en espé­rant avoir quel­que chose à racon­ter d’ici moins d’un mois — peut-être faire un compte rendu de ce qui m’arrive ces temps-ci —, avec un peu de musi­que.

2009 mar. 18

La Machine

La Défense, mar. 2009 — pho­to­gra­phie de louba, cer­tains droits réser­vés.

Nous som­mes Machine.

Les par­ties qui nous cons­ti­tuent s’emboi­tent comme les roua­ges d’un méca­nisme, réa­gis­sant les unes par rap­port aux autres et ces inte­rac­tions abou­tis­sant à une réac­tion cohé­rente de la machine. Elle per­çoit par ses cinq sens, ana­lyse la situa­tion en fonc­tion de ses émo­tions, sou­ve­nirs, de sa réflexion pour que des ordres soient don­nés aux élé­ments qui exé­cu­tent.

À l’inverse, nous som­mes les roua­ges d’une machine qui nous dépasse. À l’ins­tar de nos cel­lu­les se moquant des autres humains, mues par un tay­lo­risme cel­lu­laire, nous som­mes noyés par notre quo­ti­dien nous empê­chant com­plè­te­ment d’avoir une vue glo­bale sur l’huma­nité. Bien que la crainte de notre empreinte com­mence à réveiller cer­tains d’entre nous, c’est encore loin d’être l’apa­nage de la masse mais se con­tente d’être prin­ci­pa­le­ment la volonté de per­son­nes uti­li­sant cela comme un moyen de se glo­ri­fier l’égo — tout comme ceux exhi­bant leurs dons pour telle ou telle cause sociale[1].

Je ne dis pas que tous sont mal inten­tion­nés mais vou­loir le bien de la plu­part impli­que de faire un cons­tat déshu­ma­ni­sant et jugé comme amo­ral. À l’heure où la poli­ti­que se can­tonne au poli­ti­que­ment cor­rect pour main­te­nir bonne figure, elle n’est pas apte à gérer les pro­blè­mes d’ensem­ble et tombe faci­le­ment dans les déri­ves qu’on lui con­nait se mon­trant tan­tôt déma­go­gi­que, tan­tôt cor­po­ra­tiste. De plus, la média­ti­sa­tion de l’état impli­que une dis­so­cia­tion dans l’esprit humain — je ne suis pas une part de l’état, je lui suis étran­ger — rajou­tant encore une cou­che à la néga­tion de l’influence indi­vi­duelle sur l’ensem­ble.

Or nous som­mes l’état. Nous som­mes notre famille, notre groupe social, notre état, notre huma­nité. Et nous som­mes des roua­ges, que l’on peut com­pren­dre gros­siè­re­ment pour con­naî­tre le fonc­tion­ne­ment de l’ensem­ble. Et c’est à ce moment pré­cis que se pro­duit cette déshu­ma­ni­sa­tion néces­saire pour ana­ly­ser et aider la Machine : nous ne pou­vons pas nous voir comme sept mil­liards d’humains, mais comme un ensem­ble, un tout, une indi­vi­dua­lité dont les par­ties ont éta­blit par leurs inte­rac­tions une struc­ture ayant ses pro­pres lois, méca­nis­mes des­quels on peut déduire des métho­des d’agis­se­ments per­met­tant de la diri­ger.

Tou­te­fois, cette con­nais­sance, comme beau­coup de con­nais­san­ces acqui­ses der­niè­re­ment par mes sem­bla­bles, qu’il s’agisse de l’arme de sa pro­pre des­truc­tion que des métho­des pour diri­ger ses grou­pes plus petits[2], com­porte un ris­que immense : être uti­lisé à mau­vais des­sein.

Devons-nous lais­ser cou­rir la Machine sur des che­mins épi­neux ou devons-nous pren­dre les ren­nes au ris­que de la pré­ci­pi­ter dans le gouf­fre ?

Notes

[1] Dans la publi­cité tout le monde parle d’un jour par­tir tra­vailler dans une asso­cia­tion d’aide huma­ni­taire. Mais en atten­dant, per­sonne ne le fait parce que le béné­vo­lat ce n’est pas encore assez bien payé. Ben­ja­min Sanial

[2] L’expé­rience de Mil­gram, la psy­cho­lo­gie des fou­les, etc.

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