Petons, mai. 2009 — photographie de Nicolas Moutschen, tous droits réservés.
Ma génération a connu toute une série de petits bouleversements paraissant anodins mais ayant changé notre rapport au réel.
Quand j’étais petit, les appareils photos existaient déjà, tout autant que les cassettes audio et vidéo. Nous pouvions déjà capturer l’instant et le reproduire à volonté. Les émotions étaient déjà maîtrisées, capturées, on pouvait se les rappeler à volonté, à l’instar de Proust mais avec une facilité inégalée.
Les dessins et écrits existaient déjà mais n’étaient que des interprétations et loin d’être instantanés. Les odeurs existaient aussi[1], mais il est difficile de le partager.
Des trois médias cités plus haut, la photographie avait l’avantage d’être directement consultable et permanent. Alors que les cassettes sont dépendantes de lecteurs et d’écran et/ou enceintes, la photographie se tient sur une feuille de papier que l’on peut garder avec soi. Alors que l’audio et la vidéo sont temporels, la photographie peut s’accrocher au mur et se laisser contempler en permanence. De plus, nous avons le temps de pouvoir en scruter chaque détail, l’explorer à notre convenance là où les deux autres ne se prennent que dans leur ensemble.
Bien évidemment, ceci est loin d’être nouveau, des premières épreuves de Niépce, du phonographe d’Edison et du cinéma Lumière, je n’ai parlé que des pendants de ma jeunesse, remplacés depuis lors par le CD, DVD, et puis …
Et puis maintenant on regarde des JPEG en écoutant des MP3 et puis après on s’regarde un petit DivX. Des fichiers, ils sont reproductibles à l’infini, lisibles sur tout un tas de lecteurs, de plus en plus petits[2]. Tout ceci s’est totalement dématérialisé, passant d’un procédé argentique ou magnétique à une série d’impulsions électriques.
Puis nous avons appris à partager ces impulsions, ne restant plus chez nous mais voyageant autour de la terre. De nos jours, les téléphones modernes peuvent prendre des photos et les envoyer directement sur internet. Même moi, toujours avec mes ancêtres, je numérise mes films pour vous les montrer.
Face à cette facilité et cette quasi-gratuité, tout le monde est devenu à même de capturer le réel, le reproduire, et le montrer à la face du monde, où se situe encore le travail de la photographie ? Il est vrai que le travail du photographe professionnel se réduit à grande vitesse : chaque déclenchement valant de moins en moins, partant nourrir les banques d’images ; les gens se content de plus en plus des photos snapshots pour garder le souvenir.
Cette dématérialisation du support dématérialise aussi la photographie. Les photos ne sont plus conservées qu’au fond d’un compte Facebook comprenant déjà quelques centaines voire milliers d’autres clichés, perdant l’importance de l’instant passé.
Pour ma part, je ne comprend pas cette nécessité de capturer un souvenir instantané, comme si on avait peur de l’oublier, alors que nous l’oublierons de toute façon. Au mieux, je tente de conserver une trace des gens, une preuve de leur existence mais l’acte de recréer m’échappe.
Bien sûr, la photographie ne permet que de montrer ce qu’on voit, je serai toujours limité aux matériaux m’entourant. Mais n’est-ce pas pareil pour le reste ? L’écrivain est limité aux mots, le sculpteur à la terre, le peintre aux pigments, … En prime, le processus créatif se base sur nos propres expériences. Nous sommes de toute façon limité à ce que nous voyons et nous devons jouer avec, les combiner, les arranger pour créer quelque chose qui n’était pas présent.
À l’inverse, la photographie est plus à même de la création par sérendipité que les autres arts, comme le montre certaines franges du mouvement lomographique qui recommandent de ne pas regarder ce qu’on photographie, dans la mesure où le déclenchement est instantané et donc moins maîtrisable en apparence et où l’immatérialisation actuelle nous pousse à déclencher de manière acharnée. C’est pour cette raison d’ailleurs que je préfère utiliser mes ancêtres et les films photographiques, pour me forcer à incuber jusqu’à l’illumination dans le dépoli qu’il ne me reste plus qu’à fixer dans l’argent.