Le photographe ne fait pas que montrer sa réalité, il ordonne le réel à son image. Ce qu’il montre ce n’est pas tant le monde que lui-même. Il est, un court instant, l’ordonnateur de ce qui se présente à lui, le chef d’orchestre des choses. La réalité lui échappe parce qu’il la rejette. Il en brise les lois pour imposer les siennes et, dès lors, il ne s’agit plus d’une interprétation passive du réel mais une extériorisation de son esprit, le temps de préparer, jusqu’au déclenchement. L’instant d’après, la machine se remet en route et tout a disparu, il ne reste plus que le cliché, seule trace de son incursion. Il a déjà tout replié, il est déjà parti plus loin et tout le monde l’a oublié, comme s’il ne s’était rien passé.
Photographie
2009 juin 3
Qu'est-ce qu'une photographie ?
Par Ninou
Petons, mai. 2009 — photographie de Nicolas Moutschen, tous droits réservés.
Ma génération a connu toute une série de petits bouleversements paraissant anodins mais ayant changé notre rapport au réel.
Quand j’étais petit, les appareils photos existaient déjà, tout autant que les cassettes audio et vidéo. Nous pouvions déjà capturer l’instant et le reproduire à volonté. Les émotions étaient déjà maîtrisées, capturées, on pouvait se les rappeler à volonté, à l’instar de Proust mais avec une facilité inégalée.
Les dessins et écrits existaient déjà mais n’étaient que des interprétations et loin d’être instantanés. Les odeurs existaient aussi[1], mais il est difficile de le partager.
Des trois médias cités plus haut, la photographie avait l’avantage d’être directement consultable et permanent. Alors que les cassettes sont dépendantes de lecteurs et d’écran et/ou enceintes, la photographie se tient sur une feuille de papier que l’on peut garder avec soi. Alors que l’audio et la vidéo sont temporels, la photographie peut s’accrocher au mur et se laisser contempler en permanence. De plus, nous avons le temps de pouvoir en scruter chaque détail, l’explorer à notre convenance là où les deux autres ne se prennent que dans leur ensemble.
Bien évidemment, ceci est loin d’être nouveau, des premières épreuves de Niépce, du phonographe d’Edison et du cinéma Lumière, je n’ai parlé que des pendants de ma jeunesse, remplacés depuis lors par le CD, DVD, et puis …
Et puis maintenant on regarde des JPEG en écoutant des MP3 et puis après on s’regarde un petit DivX. Des fichiers, ils sont reproductibles à l’infini, lisibles sur tout un tas de lecteurs, de plus en plus petits[2]. Tout ceci s’est totalement dématérialisé, passant d’un procédé argentique ou magnétique à une série d’impulsions électriques.
Puis nous avons appris à partager ces impulsions, ne restant plus chez nous mais voyageant autour de la terre. De nos jours, les téléphones modernes peuvent prendre des photos et les envoyer directement sur internet. Même moi, toujours avec mes ancêtres, je numérise mes films pour vous les montrer.
Face à cette facilité et cette quasi-gratuité, tout le monde est devenu à même de capturer le réel, le reproduire, et le montrer à la face du monde, où se situe encore le travail de la photographie ? Il est vrai que le travail du photographe professionnel se réduit à grande vitesse : chaque déclenchement valant de moins en moins, partant nourrir les banques d’images ; les gens se content de plus en plus des photos snapshots pour garder le souvenir.
Cette dématérialisation du support dématérialise aussi la photographie. Les photos ne sont plus conservées qu’au fond d’un compte Facebook comprenant déjà quelques centaines voire milliers d’autres clichés, perdant l’importance de l’instant passé.
Pour ma part, je ne comprend pas cette nécessité de capturer un souvenir instantané, comme si on avait peur de l’oublier, alors que nous l’oublierons de toute façon. Au mieux, je tente de conserver une trace des gens, une preuve de leur existence mais l’acte de recréer m’échappe.
Bien sûr, la photographie ne permet que de montrer ce qu’on voit, je serai toujours limité aux matériaux m’entourant. Mais n’est-ce pas pareil pour le reste ? L’écrivain est limité aux mots, le sculpteur à la terre, le peintre aux pigments, … En prime, le processus créatif se base sur nos propres expériences. Nous sommes de toute façon limité à ce que nous voyons et nous devons jouer avec, les combiner, les arranger pour créer quelque chose qui n’était pas présent.
À l’inverse, la photographie est plus à même de la création par sérendipité que les autres arts, comme le montre certaines franges du mouvement lomographique qui recommandent de ne pas regarder ce qu’on photographie, dans la mesure où le déclenchement est instantané et donc moins maîtrisable en apparence et où l’immatérialisation actuelle nous pousse à déclencher de manière acharnée. C’est pour cette raison d’ailleurs que je préfère utiliser mes ancêtres et les films photographiques, pour me forcer à incuber jusqu’à l’illumination dans le dépoli qu’il ne me reste plus qu’à fixer dans l’argent.
2009 janv. 8
Des résultats inattendus
Par Ninou
Port de Sète, déc. 2008 — photographie de Nicolas Moutschen, tous droits réservés.
J’ai passé une bonne partie de ma journée à la recherche des divers colis qui m’attendaient : un scanner, un kit de développement, des vêtements aussi. Mon impatience m’a poussé à essayer tout ça pour vous fournir ces résultats. Je pourrai désormais illustrer mes articles de photographies prises par mes soins.
Ici, une photo d’un bateau prise dans le port de la ville de Sète, près de Montpellier. Premier essai en développement croisé. Une réussite assez relative, principalement parce que je n’avais aucune idée de comment ce film allait réagir au procédé. Une tendance à virer au vert en hautes lumières et au rouge en basses lumières. De plus, les photographies sont plus claires car le procédé inversible exige un film plus sensible d’un IL par rapport aux films négatifs.
2008 déc. 31
La photographie
Par Ninou
Kim Cathers, fév. 2007 — photographie de kk+, certains droits réservés.
Petite note à ceux qui attendent que je mette mes photographies à la place de celles des autres : les anciennes photographies ayant déjà paru sur mon ancien blog, les nouvelles attendant que j’aie chercher à Bruxelles un scanner de films et certaines attendant un kit de développement C-41, je suis dans l’incapacité de vous montrer de nouvelles photographies avant au moins ce week-end.
Qu’est-ce qui peut motiver quelqu’un à se tourner vers la photographie ? Elle se retrouve limitée à une certaine expression du réel : on ne peut capturer qu’une image existante, quelque chose de tangible, répondant aux lois physiques. On ne peut pas comme dans la peinture ou le dessin moduler parfaitement l’image pour obtenir quelque chose que nous percevons comme irréaliste. Nous pouvons au mieux contourner certaines règles pour créer des visions où nous perdons pieds (changement du rendu des couleurs, de la luminosité, du cadrage, etc.) mais l’esprit retombe toujours sur ses pattes et distinguer la réalité de ce qui ne l’est pas, comme si nous n’avions fait que passer une fine couche de peinture sur le réel.
Dès lors la photographie se retrouve dans l’esprit cantonnée à une représentation du réel, reléguant le photographe à un capteur de présent, n’appuyant que sur le déclencheur pour capturer une réalité objective au travers de son objectif. Mais est-ce vraiment le cas ? Pour ma part, j’ai envie de dire que non. Il existe une multitude de facteurs singularisant le photographe par son approche, son cadrage, ses choix techniques, sa motivation à photographier et ce qu’il a envie de photographier qu’il en résulte une singularisation des épreuves et donc une relativisation par l’œil du photographe.
Le fait de jouer avec la contrainte de la réalité, de l’environnement perceptible peut être vu comme une limitation en comparaison des autres formes d’arts mais à mon sens elle permet de mieux retranscrire l’émotion dans l’instant, exprimer le ressenti émotionnel du photographe de manière instantanée, immédiate, sans se retrouver biaisée par des heures et des heures de travaux qui ne retranscrivent qu’une tendance générale sur une période. Vu qu’un spectateur ne passera pas autant de temps à contempler l’œuvre en question, ils se sentira moins affecté par cette retranscription émotionnelle. À l’inverse, la photographie capture l’instantané parlant immédiatement au spectateur, tendance encore renforcée par le réalisme qui permet de s’exprimer sans barrière, sans nécessité de comprendre avant de ressentir. Par contre, cet rapidité fait que la plupart des photographies sont nazes, même celles d’un grand artiste reconnu.
Un autre problème de la photographie est son côté technique, apportant une foison de techniciens, donnant une multitude de photographies agréables à l’œil mais dépourvue d’âme, d’émotions. J’attends de toute une série de produits de la vie courante qu’ils soient esthétiques (mobilier, voiture, télévision, etc.), mais qu’ils ne parlent pas à mes émotions par ce biais alors qu’une œuvre d’art devrait me secouer les tripes : c’est la différence entre la technique et l’art. Le respect des règles ne fait pas de vous un artiste, tout comme connaître un texte par cœur ne fait pas en sorte que vous le compreniez et comme disait mon professeur d’ALSD, connaître sa matière, c’est zéro. La valeur ajoutée se trouve donc par delà la maîtrise technique. Je ne dis pas que ces techniciens sont inutiles, loin de là, il faut des photographes de mode, de publicité, etc. pour vendre un produit ou se faire l’image des choses.
Bon, je vous laisse jusqu’à demain où je vous parlerai d’un grand changement (et je parie que vous ne vous doutez pas de quoi il s’agit).
2008 déc. 28
Développement croisé
Par Ninou
Stasis, Vancouver, déc. 2004 — photographie de xdjio, certains droits réservés.
J’éprouve une certaine fascination pour le développement croisé. Ce procédé consiste à se tromper malencontreusement de méthode de développement d’un film couleur, vu qu’il existe des films négatifs et des films positifs (ou inversibles) et qu’ils ont chacun leurs solutions révélatrice.
Le résultat donne des couleurs saturées, généralement avec un décalage dans les tons ce qui donne une dominante dépendant du film et une augmentation du contraste.
Au final, on obtient une image à la fois vraisemblable par le réalisme photographique avec une touche onirique, irréaliste qui berce dans l’imaginaire ; quelque chose qui secoue plus les émotions que la froide réalité.