Sans titre, jan. 2009 — photographie de fulmini & saette, certains droits réservés.
S’il y a bien quelque chose qui me chagrine sur Terre, c’est de toujours voir mes congénères comme une agglomération de fourmis, se marchant continuellement sur les pattes. Les mêmes têtes, les mêmes corps, les mêmes abdomens remplis à ras-bord des mêmes miasmes. Je ne dis pas qu’il faudrait les sauver de leur condition, qu’ils ne sont pas bien comme ils sont. Ce qui me chagrine, c’est d’être incapable d’être comme eux.
J’aurais presque envie de m’arrêter là, de vous contempler et de vous demander ce que j’entends, selon vous, par là. J’ai d’ailleurs quelques idées de vos réponses, probablement très éloignées de la réalité. Prenons alors la question à l’envers : choisissez-vous la vie ou le bonheur ?
Évidemment, vous allez me rétorquer qu’il n’est pas possible de trancher, la vie étant une condition sine qua non du bonheur. Mettons-nous en situation et je vous prie de bien prendre le temps de réfléchir à ce problème avant de lire la suite de cet article. Imaginons que vous êtes en 1943 dans la sympathique bourgade polonaise qu’est Birkenau et vous êtes juifs. Malheureusement pour vous, la Schutzstaffel a jugé que c’était pas votre tour d’aller à la douche, contrairement à vos grand-parents et vos enfants. À la place, vous avez été choisi pour faire un travail d’intérêt général à durée indéterminée. Et là, la question qui fâche : que faites-vous ? Réfléchissez bien à votre réponse.
Un million de personnes ont été confrontés à cette situation. Qu’ont-ils fait, eux ? Rien. La majorité n’a strictement rien fait. Ils ont acceptés leur sort docilement, calmement, comme une vache à l’abattoir. Parce qu’il valait mieux dans leur tête attendre, ne pas tenter quelque chose au risque de mourir. Ne pas tenter de fuir, ne pas tenter de casser leur mode de vie, ne pas prendre le risque d’être heureux pour rester en vie un peu plus longtemps. Et c’est ce que la plupart d’entre vous aurait fait — les êtres humains n’ont pas changés en seulement 66 ans.
Maintenant, revenons à quelque chose de moins extrême : notre vie. Celle de tous les jours n’est pas faite de génocides, de chambres à gaz, de haines, de coups de feu mais n’en est-elle pourtant pas moins faite de barrières, de murs imaginaires que nous nous empêchons de franchir ? Qui accepte docilement ces lois, ces règles sociales : faire des études, trouver l’âme sœur, travailler, s’installer dans une maison, fonder une famille ? Il ne s’agit ici que d’un chemin stéréotypé, mais peu de gens s’échappent de ces grandes lignes, de ce canvas de la vie moderne, de cet instinct de conservation à la sauce du vingt-et-unième siècle. Parce que tout se résume à ça : survivre, à n’importe quel prix. Quitte à abandonner ses rêves, quitte à transformer les couleurs de sa jeunesse en un monde en noir et blanc, à finir par regarder de moins en moins loin et ne plus voir que le bout de son nez, puis fermer ses yeux.
Mais si nous renoncions à ça, à ne plus vivre que pour vivre mais de faire de notre vie une base pour notre esprit ? C’est ce que j’essaye de faire : ne pas survivre, ne pas vivre mais ressentir au plus fort, me débarrasser des contraintes matérielles pour que la réalité ne soit plus qu’un terreau fertile pour me regarder croître et devenir ce que je suis capable de devenir.
Souvent on a cru que la relative aisance me mettait à l’abri des besoins, me rendait trop libre. Au contraire, ce sont les freins engendrés par cette peur qui me bloquent et m’obligent à errer, à ne pas exister en dehors de cette hallucination collective qu’est l’image que beaucoup ont de moi. Je n’ai pas besoin d’un coup pour m’apprendre la dure réalité de la vie, que tout n’est pas tout beau, tout rose, j’ai plutôt besoin qu’on me laisse cultiver mon jardin à la création de cette même beauté.
Cela va très probablement vous étonner mais je suis loin d’être heureux. Pour vous, les problèmes doivent m’être inexistant alors qu’ils sont là. À l’inverse, c’est moi qui suis inexistant quand vous avez l’impression que je suis là.