Ninou

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2009 nov. 24

Ma seule façon de m'exprimer

Sans titre, nov. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Autant nous pou­vons dire beau­coup en par­lant peu, autant nous pou­vons dire peu en par­lant beau­coup. Le lan­gage peut aussi bien être ana­lysé en pro­fon­deur que super­fi­ciel­le­ment et il n’appar­tient qu’au lec­teur d’aller voir ce qui se cache der­rière une tour­nure de phrase. Une pho­to­gra­phie peut tout autant ne sus­ci­ter qu’un sim­ple regard perdu mais lorsqu’elle sort d’elle-même pour venir cher­cher l’obser­va­teur, il se retrouve con­traint de voir son mes­sage.

2009 août 5

Mon petit royaume

Sans titre, jui. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Lorsqu’on emploie trop de temps à voya­ger, on devient enfin étran­ger en son pro­pre pays.
Des­car­tes

Je n’aurais jamais pu pensé me sen­tir dépaysé. J’ai cette impres­sion d’être étran­ger peu importe où je vais, peu importe le pays. Les mœurs, les notions, les valeurs sont par­tout dif­fé­ren­tes, comme si je venais d’un quel­con­que pays oublié, qui aurait som­bré il y a trop long­temps pour que je ne m’en sou­vienne. Je n’ai avec les gens d’ici de com­mun que la lan­gue, bien que tou­jours un accent tra­hisse des ori­gi­nes que l’on m’attri­bue mala­droi­te­ment.

Il s’en suit dès lors toute une série de faux-pro­blè­mes admi­nis­tra­tifs qui sont au pire kaf­kaïens mais tout au plus de légè­res gênes aux­quel­les je me dois de m’habi­tuer. Je me sens déjà me méta­mor­pho­ser à mon nou­vel envi­ron­ne­ment, séman­ti­que­ment et ges­tuel­le­ment : ce qui me sem­blait absurde naguère prend tout un autre sens, devient nor­mal. Pour­tant tout au fond de moi, je sais qu’il me res­tera des raci­nes his­to­ri­ques, une manière de voir, des phra­ses se répé­tant inlas­sa­ble­ment, pro­ve­nant de mes aïeux, de mon enfance, duquel j’acquiers mon déta­che­ment habi­tuel. Je garde la prise de cons­cience que l’absolu est inhu­main, que rien n’est grave, que nous ne som­mes que des peti­tes bêtes grouillants sur une mince cou­che de terre, dans un vaste uni­vers qui vivra encore des lus­tres bien après ma mort.

La seule chose que je puisse faire, très anthro­po­cen­tri­que­ment, c’est de ten­ter d’ana­ly­ser mon espèce, cher­cher ses fai­bles­ses, ses points forts et rêver à com­ment nous pour­rions amé­lio­rer tout ça pour nous. Pour se faire, je me suis cons­truit un petit royaume où les pier­res de mon châ­teau sont faits de pages, où dans les champs je cul­tive le savoir et où j’aime fuir mes sem­bla­bles.

Mais il y a une ques­tion qui reste en sus­pend : d’où me vient cette volonté de vou­loir les aider si je les fuis autant ? Peut-être pour les ren­dre sup­por­ta­bles.

2009 mai 5

Quand j'avais 20 ans ...

Guille­mins, avril. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Je n’ai plus 20 ans. Main­te­nant je vais pou­voir pren­dre un air nos­tal­gi­que et me dire Ah, quand j’avais 20 ans …

Ah, quand j’avais 20 ans …

  • Je voya­geais en train, pas loin de 15 000 km ;
  • J’ai dis merde à mon père ;
  • Tout comme j’ai dis merde aux étu­des ;
  • Et dit merde aux nor­mes socia­les ;
  • Je vivais pour pho­to­gra­phier, et j’avais l’espoir secret de pho­to­gra­phier pour vivre ;
  • J’ai démé­nagé à Paris.

Est-ce que tout ça va s’arrê­ter ? Je ne pense pas qu’un seul chif­fre puisse suf­fire à me faire dévier de ce che­min. J’espère et je pense qu’il s’agit ici d’un com­men­ce­ment. On quitte le che­min de jadis et on file vers un nou­veau, parce qu’on le trouve plus joli, qu’on s’y sent mieux. Pour une fois, je suis con­tent de ce qui m’est arrivé. J’avais pour habi­tude de me voir me per­dre, ne rien faire et res­ter figé dans la sta­bi­lité, comme arrêté au bord de la route en atten­dant un mira­cle. Mais les mira­cles n’arri­vent pas seul et seul nous n’arri­vons pas au mira­cle non plus. Je me suis bougé, j’ai affirmé ce que je vou­lais pour arri­ver là et j’ai eu de l’aide pour y arri­ver. Je crois qu’il y a des gens qui me sou­tien­nent, qui ont une volonté à ce que ma vie se passe bien, au mieux pour moi.

Je dois avouer que je n’ai pas et que je n’aurai jamais une vie facile. Je ne me sens tou­jours pas fait pour le tra­vail, je ne me vois pas der­rière un bureau, je ne veux pas vivre pour tra­vailler. Le rem­bour­se­ment de ma dette vis-à-vis de la société devrait me per­met­tre de vivre mieux, pas de souf­frir plus. Pour­tant il est mal vu de ne pas faire de son métier le cen­tre de sa vie. Après tout, à quoi pense-t-on lors­que l’on nous demande ce que nous fai­sons dans la vie ? Per­sonne ne songe à répon­dre qu’il dort, mange, se pro­mène, regarde la télé­vi­sion, lit, …

Alors que va-t-il se pas­ser dans le futur ? Je ne sais pas. Je n’ai pas envie d’y pen­ser.

Je veux une vie faite d’amu­se­ments, de joies, de gens, de ver­res siro­tés à la ter­rasse d’un café par une belle après-midi, de pas­sions, du clic de l’appa­reil photo, d’émer­veille­ments, de décou­ver­tes, de crois­sants au petit matin, de sou­ri­res, de parcs où se cou­cher, de musi­ques qui font rêver et se dire qu’en fin de compte, notre vie n’est pas si désa­gréa­ble que ça et qu’on fini­rait pres­que par l’aimer.

Mais ici, ce doit pro­ba­ble­ment être une uto­pie. Il doit suf­fire d’un rien pour­tant pour la réa­li­ser.

2009 avr. 20

Et si ?

Sète, déc. 2008 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Il y a tou­jours une part de moi qui se dit Et si ? Et si mes choix avaient été dif­fé­rents ? Et si les che­mins emprun­tés lais­saient leurs pla­ces à d’autres ? Ne me suis-je pas trompé ? Suis-je sur la bonne voie ou me four­voie-je ? On prend des déci­sions, on en aban­donne d’autres, on modèle notre ave­nir. Était-ce la bonne chose à faire ? Et si ? Et si ? Et on doute, aurait-on jeté les bon­nes cho­ses ? … gardé les mau­vai­ses ?

Je suis à l’aube d’une nou­velle page de ma vie. Dans quinze jours, j’aurai vingt-et-un an, date coïn­ci­dant pres­que à un renou­veau, à l’abou­tis­se­ment d’un pro­jet qui a mis pas loin de six mois à ger­mer, lui-même étant la con­clu­sion d’une autre épo­pée. Pour­tant je n’ai pas l’impres­sion d’être la même per­sonne qu’à cette épo­que. J’y ai perdu mon inno­cence pour me con­fron­ter aux désillu­sions de la réa­lité.

Le monde y a perdu de son gris, a com­mencé à arboré des cou­leurs chan­gean­tes, du jaune du soleil au bleu du ciel en pas­sant par le rouge des humains. Et des humains, ils ont peu­plés ma route ces six der­niers mois, lais­sant cha­cun une pierre sur le che­min de ma vie, en bien, en mal, me fai­sant avan­cer, recu­ler, vaciller et par­fois per­dre un peu le Nord.

Il me reste qua­tre jours pour dire au revoir à mes ancien­nes habi­tu­des, à mon ancien mode de vie, espé­rer que tout se passe pour le mieux, que mes 21 ans se mon­trent sur un jour posi­tif, me déles­ter de cer­tains poids qui me retien­nent à la terre pour m’envo­ler à ren­dre réel mes rêves. Après tout, nous ne cons­trui­sons pas notre monde pour une autre vie.

Sur ce, je vous laisse, en espé­rant avoir quel­que chose à racon­ter d’ici moins d’un mois — peut-être faire un compte rendu de ce qui m’arrive ces temps-ci —, avec un peu de musi­que.

2009 janv. 13

Choisir la vie, ou autre chose

Sans titre, jan. 2009 — pho­to­gra­phie de ful­mini & saette, cer­tains droits réser­vés.

S’il y a bien quel­que chose qui me cha­grine sur Terre, c’est de tou­jours voir mes con­gé­nè­res comme une agglo­mé­ra­tion de four­mis, se mar­chant con­ti­nuel­le­ment sur les pat­tes. Les mêmes têtes, les mêmes corps, les mêmes abdo­mens rem­plis à ras-bord des mêmes mias­mes. Je ne dis pas qu’il fau­drait les sau­ver de leur con­di­tion, qu’ils ne sont pas bien comme ils sont. Ce qui me cha­grine, c’est d’être inca­pa­ble d’être comme eux.

J’aurais pres­que envie de m’arrê­ter là, de vous con­tem­pler et de vous deman­der ce que j’entends, selon vous, par là. J’ai d’ailleurs quel­ques idées de vos répon­ses, pro­ba­ble­ment très éloi­gnées de la réa­lité. Pre­nons alors la ques­tion à l’envers : choi­sis­sez-vous la vie ou le bon­heur ?

Évi­dem­ment, vous allez me rétor­quer qu’il n’est pas pos­si­ble de tran­cher, la vie étant une con­di­tion sine qua non du bon­heur. Met­tons-nous en situa­tion et je vous prie de bien pren­dre le temps de réflé­chir à ce pro­blème avant de lire la suite de cet arti­cle. Ima­gi­nons que vous êtes en 1943 dans la sym­pa­thi­que bour­gade polo­naise qu’est Bir­ke­nau et vous êtes juifs. Mal­heu­reu­se­ment pour vous, la Schutzs­taf­fel a jugé que c’était pas votre tour d’aller à la dou­che, con­trai­re­ment à vos grand-parents et vos enfants. À la place, vous avez été choisi pour faire un tra­vail d’inté­rêt géné­ral à durée indé­ter­mi­née. Et là, la ques­tion qui fâche : que fai­tes-vous ? Réflé­chis­sez bien à votre réponse.

Un mil­lion de per­son­nes ont été con­fron­tés à cette situa­tion. Qu’ont-ils fait, eux ? Rien. La majo­rité n’a stric­te­ment rien fait. Ils ont accep­tés leur sort doci­le­ment, cal­me­ment, comme une vache à l’abat­toir. Parce qu’il valait mieux dans leur tête atten­dre, ne pas ten­ter quel­que chose au ris­que de mou­rir. Ne pas ten­ter de fuir, ne pas ten­ter de cas­ser leur mode de vie, ne pas pren­dre le ris­que d’être heu­reux pour res­ter en vie un peu plus long­temps. Et c’est ce que la plu­part d’entre vous aurait fait — les êtres humains n’ont pas chan­gés en seu­le­ment 66 ans.

Main­te­nant, reve­nons à quel­que chose de moins extrême : notre vie. Celle de tous les jours n’est pas faite de géno­ci­des, de cham­bres à gaz, de hai­nes, de coups de feu mais n’en est-elle pour­tant pas moins faite de bar­riè­res, de murs ima­gi­nai­res que nous nous empê­chons de fran­chir ? Qui accepte doci­le­ment ces lois, ces règles socia­les : faire des étu­des, trou­ver l’âme sœur, tra­vailler, s’ins­tal­ler dans une mai­son, fon­der une famille ? Il ne s’agit ici que d’un che­min sté­réo­typé, mais peu de gens s’échap­pent de ces gran­des lignes, de ce can­vas de la vie moderne, de cet ins­tinct de con­ser­va­tion à la sauce du vingt-et-unième siè­cle. Parce que tout se résume à ça : sur­vi­vre, à n’importe quel prix. Quitte à aban­don­ner ses rêves, quitte à trans­for­mer les cou­leurs de sa jeu­nesse en un monde en noir et blanc, à finir par regar­der de moins en moins loin et ne plus voir que le bout de son nez, puis fer­mer ses yeux.

Mais si nous renon­cions à ça, à ne plus vivre que pour vivre mais de faire de notre vie une base pour notre esprit ? C’est ce que j’essaye de faire : ne pas sur­vi­vre, ne pas vivre mais res­sen­tir au plus fort, me débar­ras­ser des con­train­tes maté­riel­les pour que la réa­lité ne soit plus qu’un ter­reau fer­tile pour me regar­der croî­tre et deve­nir ce que je suis capa­ble de deve­nir.

Sou­vent on a cru que la rela­tive aisance me met­tait à l’abri des besoins, me ren­dait trop libre. Au con­traire, ce sont les freins engen­drés par cette peur qui me blo­quent et m’obli­gent à errer, à ne pas exis­ter en dehors de cette hal­lu­ci­na­tion col­lec­tive qu’est l’image que beau­coup ont de moi. Je n’ai pas besoin d’un coup pour m’appren­dre la dure réa­lité de la vie, que tout n’est pas tout beau, tout rose, j’ai plu­tôt besoin qu’on me laisse cul­ti­ver mon jar­din à la créa­tion de cette même beauté.

Cela va très pro­ba­ble­ment vous éton­ner mais je suis loin d’être heu­reux. Pour vous, les pro­blè­mes doi­vent m’être inexis­tant alors qu’ils sont là. À l’inverse, c’est moi qui suis inexis­tant quand vous avez l’impres­sion que je suis là.

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