Ninou

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

2009 nov. 24

Ma seule façon de m'exprimer

Sans titre, nov. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Autant nous pou­vons dire beau­coup en par­lant peu, autant nous pou­vons dire peu en par­lant beau­coup. Le lan­gage peut aussi bien être ana­lysé en pro­fon­deur que super­fi­ciel­le­ment et il n’appar­tient qu’au lec­teur d’aller voir ce qui se cache der­rière une tour­nure de phrase. Une pho­to­gra­phie peut tout autant ne sus­ci­ter qu’un sim­ple regard perdu mais lorsqu’elle sort d’elle-même pour venir cher­cher l’obser­va­teur, il se retrouve con­traint de voir son mes­sage.

2009 nov. 16

Le photographe

Le pho­to­gra­phe ne fait pas que mon­trer sa réa­lité, il ordonne le réel à son image. Ce qu’il mon­tre ce n’est pas tant le monde que lui-même. Il est, un court ins­tant, l’ordon­na­teur de ce qui se pré­sente à lui, le chef d’orches­tre des cho­ses. La réa­lité lui échappe parce qu’il la rejette. Il en brise les lois pour impo­ser les sien­nes et, dès lors, il ne s’agit plus d’une inter­pré­ta­tion pas­sive du réel mais une exté­rio­ri­sa­tion de son esprit, le temps de pré­pa­rer, jusqu’au déclen­che­ment. L’ins­tant d’après, la machine se remet en route et tout a dis­paru, il ne reste plus que le cli­ché, seule trace de son incur­sion. Il a déjà tout replié, il est déjà parti plus loin et tout le monde l’a oublié, comme s’il ne s’était rien passé.

2009 oct. 19

Une question de point de vue

L’être humain aime se pen­ser excep­tion­nel, nous aimons nous pen­ser uni­que, ce que nous som­mes, mais pas de la façon que nous espé­rions. Il y a tou­jours une part d’envie de révo­lu­tion­ner le monde, de trans­for­mer entiè­re­ment sa face vers quel­que chose que l’on pense meilleur. Pour­tant, il n’y a que peu d’entre-nous qui peu­vent se glo­ri­fier de ça dans l’his­toire : moins d’un par géné­ra­tion.

Et après tout, qu’est-ce qui crée ces révo­lu­tions ? Si Ein­stein n’avait pas énoncé sa théo­rie de la rela­ti­vité géné­rale, celle-ci répon­dant au besoin de cor­ro­bo­rer le fait que la lumière a une vitesse fixe, quelqu’un ne l’aurait-il pas fait à sa place ? Si la crise de 29 n’aurait pas existé, est-ce que Key­nes aurait pu énon­cer les prin­ci­pes nous ayant per­mis de gérer les cri­ses éco­no­mi­ques depuis lors ?

L’homme n’est pas moins le pro­duit de la société que la société est le pro­duit de l’homme. Par con­sé­quent, est-ce que ces grands ne sont pas le pro­duit, la résul­tante de leur épo­que ? Comme si dans l’huma­nité était ins­crite une mémoire ata­vi­que dont résul­te­rait les réflexions d’une épo­que don­née. Depuis que nous avons perdu la maî­trise de la tota­lité du savoir, n’a-t-il pas émergé un savoir mutua­lisé, issu des réseaux humains, des inter­con­nexions ?

J’ai eu l’occa­sion de déchan­ter plu­sieurs fois, remar­quant que mes idées n’étaient jamais que le pro­duit incons­cient d’idées pré­cé­den­tes, cel­les-ci ayant fil­tré dans le tissu même de la société. La vision d’untel pen­seur ayant trans­formé les per­son­nes influen­tes de la société qui, à leur tour, modi­fient la struc­ture du corps social. Je ne suis, en fin de compte, que le pro­duit des évé­ne­ments pas­sés.

Est-ce que ça veut dire que je n’ai rien à appor­ter, à mon tour, au monde ? L’ave­nir nous le dira.

2009 août 5

Mon petit royaume

Sans titre, jui. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Lorsqu’on emploie trop de temps à voya­ger, on devient enfin étran­ger en son pro­pre pays.
Des­car­tes

Je n’aurais jamais pu pensé me sen­tir dépaysé. J’ai cette impres­sion d’être étran­ger peu importe où je vais, peu importe le pays. Les mœurs, les notions, les valeurs sont par­tout dif­fé­ren­tes, comme si je venais d’un quel­con­que pays oublié, qui aurait som­bré il y a trop long­temps pour que je ne m’en sou­vienne. Je n’ai avec les gens d’ici de com­mun que la lan­gue, bien que tou­jours un accent tra­hisse des ori­gi­nes que l’on m’attri­bue mala­droi­te­ment.

Il s’en suit dès lors toute une série de faux-pro­blè­mes admi­nis­tra­tifs qui sont au pire kaf­kaïens mais tout au plus de légè­res gênes aux­quel­les je me dois de m’habi­tuer. Je me sens déjà me méta­mor­pho­ser à mon nou­vel envi­ron­ne­ment, séman­ti­que­ment et ges­tuel­le­ment : ce qui me sem­blait absurde naguère prend tout un autre sens, devient nor­mal. Pour­tant tout au fond de moi, je sais qu’il me res­tera des raci­nes his­to­ri­ques, une manière de voir, des phra­ses se répé­tant inlas­sa­ble­ment, pro­ve­nant de mes aïeux, de mon enfance, duquel j’acquiers mon déta­che­ment habi­tuel. Je garde la prise de cons­cience que l’absolu est inhu­main, que rien n’est grave, que nous ne som­mes que des peti­tes bêtes grouillants sur une mince cou­che de terre, dans un vaste uni­vers qui vivra encore des lus­tres bien après ma mort.

La seule chose que je puisse faire, très anthro­po­cen­tri­que­ment, c’est de ten­ter d’ana­ly­ser mon espèce, cher­cher ses fai­bles­ses, ses points forts et rêver à com­ment nous pour­rions amé­lio­rer tout ça pour nous. Pour se faire, je me suis cons­truit un petit royaume où les pier­res de mon châ­teau sont faits de pages, où dans les champs je cul­tive le savoir et où j’aime fuir mes sem­bla­bles.

Mais il y a une ques­tion qui reste en sus­pend : d’où me vient cette volonté de vou­loir les aider si je les fuis autant ? Peut-être pour les ren­dre sup­por­ta­bles.

2009 juil. 1

Le petit prince charmant

Herbe, mai. 2009 — pho­to­gra­phie de Nico­las Mout­schen, tous droits réser­vés.

Les êtres humains sont des créa­tu­res très étran­ges. Elles en devien­nent même fas­ci­nan­tes, comme une four­mi­lière. On les regarde se bala­der dans leur ruche, un petit balet pro­grammé qui se répète pré­vi­si­ble­ment, jour après jour.

Ils s’en vont et vien­nent, glis­sent de leurs lits à leurs chaus­sons, de leurs chaus­sons à leur paillas­sons et puis ils glis­sent sous terre pour rejoin­dre leurs tours d’ivoire et de verre. Et ils se fer­ment, s’iso­lent, se cachent les yeux, se bou­chent les oreilles, fuient les autres en se pres­sant con­tre eux.

Mais de tous ces gens, ceux que j’aime le mieux obser­ver, c’est le prince char­mant et sa prin­cesse.

Elle, elle ne fait rien, on la réveille, on l’habille, on la nour­rit. Elle n’a jamais appris à faire parce qu’on lui a tou­jours deman­der d’être, ce qu’elle fait très bien. Être belle, jolie, dési­ra­ble, elle doit faire tour­ner la tête des hom­mes en ne fai­sant rien.

Et puis il y a Il. Lui, c’est l’inverse : il n’est pas, il fait. Des­cen­dre de son che­val blanc, secou­rir, con­for­ter la prin­cesse fra­gile, lui appor­ter tout ce dont elle a besoin. Il lui apporte l’argent, la traite avec res­pect, la rend heu­reuse.

Et d’âges en âges, elle est deve­nue de plus en plus exi­geante, lui de plus en plus dis­tant. Ils se tour­nent le dos, lui donne le mini­mum, elle prend le maxi­mum, ne s’appri­voi­sent pas. Ils sont deve­nus des étran­gers.

- page 1 de 4